L’affaire est rocambolesque et la presse britannique en rajoute en sensationnel. Un milliardaire aurait été pris la main dans le sac à avec un manuscrit volé de Shakespeare estimé à 15 millions de livres sterling (18,5 millions d’euros). En réalité, il ne s’agit pas d’un manuscrit mais d’un original des œuvres de William Shakespeare, datant de 1623, volé il y a dix ans la bibliothèque de l'université de Durham, dans le nord-est de l'Angleterre. Quant à l’estimation, elle est sans doute excessive : 1,5 millions de livres, voilà qui serait déjà nettement suffisant. Et finalement, on n’est même pas sûr d’avoir retrouvé l’exemplaire volé. Alors que diable y-a-t-il de vrai dans ce feuilleton qui aura défrayé la chronique outre Manche ? shakespeare.jpeg La seule chose dont on est sûr c’est que le millionnaire anglais excentrique Raymond Scott s’est vu offrir par un ami à Cuba un exemplaire de cette édition de Shakespeare et, dit-il, ne pensant nullement à un recèle a demandé à la Folger’s Shakespeare Library (Etats-Unis) de l’authentifier. Car comme il l’aurait avoué au Daily Mail « je ne saurai faire la différence entre la première édition folio de Shakespeare et une édition de poche de Jackie Collins ».

L’exemplaire n’étant référencé nulle part, les experts proposèrent à Scott de faire venir un spécialiste de New-York, Stephen Massey, qui confirma l’édition originale mais mis en garde aussitôt Scott sur la provenance douteuse : il s’agissait sans doute de l’exemplaire volé de la bibliothèque universitaire de Durhan. Or, interrogé sur la provenance de Shakespeare, l’ami cubain confirme que cet exemplaire était dans la famille depuis 1877. Donc, nous dit Raymond Scott en clamant son innocence, s’il s’agit bien de la même édition, il y a deux exemplaires en circulation, voilà tout.

L’argument est d’autant à prendre en considération que , on s’en doute, le folio de Durham a des caractéristiques précises qui permettent de l’identifier. Une réparation au colophon, une charnière brisée et une annotation particulière « Troilus and Cressida » à côte du titre de Henri VIII. Seulement voila, comme l’a révélé le Washington Post, l’exemplaire de Scott est en état moyen, sans reliure et avec des feuillets manquants.

La bibliothèque de Durham ne l’entend pas de cette oreille, rappelant qu’il s’agit d’un ouvrage rare et fondamental, si deux copies se baladaient depuis dix ans, ça se saurait. L’argument n’est pas totalement convainquant : on estime à 230 le nombre d’exemplaires encore existants dont 79 sont détenus par la Folger. Maquillage ? Certes possible , un éminent conservateur de la Bibliothèque nationale de France n’a pas hésité à massicoter des pièces uniques pour échapper aux contrôles basiques douaniers, alors un Raymond Scott… pourquoi pas. Mais alors, pourquoi avoir planqué pendant dix ans une telle pièce volée pour, finalement, la servir sur un plateau à un expert ?

En attendant d’y voir plus clair, le FBI qui s’est saisi de l’affaire ne communique rien tant que l’enquête est en cours. Le fueilleton s’achève avec l’été mais le suspens reste entier : qui de Durham ou de Scott récupèrera finalement un des ouvrages les plus importants de la bibliophilie britannique ?