La librairie ancienne et la bibliophilie connaissent depuis l’invention d’internet un bouleversement sans précédent qui vient définitivement transformer des habitudes séculaires. A vrai dire, un premier choc s’était fait ressentir avec l’apparition simultanée du livre de poche, rendue possible par la baisse des coûts d’imprimerie, et de la photocopie. Le contenu d’un livre perdait ainsi un peu de sa valeur puisque on pouvait rééditer et photocopier de plus en plus aisément.

Mais c’est incontestablement la numérisation, puis le partage et la mise à disponibilité immédiate des contenus numérisés, qui auront précipité la dévaluation du contenu textuel. Non seulement les mastodontes comme Google Books envisagent la numérisation de la majeure partie du fonds des bibliothèques publiques mondiales à l’horizon de 2012, avec un accès immédiat et gratuit, mais en plus, dès aujourd’hui, les e-books offrent des bibliothèques entières pour le prix d’un livre de poche. J’en veux pour témoin la dernière offre en date, celle de Silk Pagoda qui propose plus de 10.000 e-books pour la somme de 9,99 $. Au fil des mois, la valeur du contenu d’un livre ancien décroit. Au moment où j’écris ces lignes, elle est donc pour Silk Pagoda de 0,0009$ le livre mais chaque heure qui passe la rapproche inexorablement du zéro absolu.

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A ceux qui clament encore que l’e-book reste un affichage numérique d’un texte et non un livre, on répond que c’est de moins en moins vrai : l’e-book se redéfinit aujourd’hui comme une matrice susceptible d’être imprimée sous forme de livre par des imprimantes grand public de plus en plus performantes. Le livre se dématérialise dans les bibliothèques, passe par les réseaux, se matérialise à nouveau chez soi avec autant de facilité que jadis dans un épisode de Star Trek.

Le très écouté Raymond Kurzweil avait écrit en 1992 un article au titre sonore comme le glas : « The End of books »[1]. Ce titre provocateur cédait le pas à une argumentation solidement étayée, le souffle glacé de la prospective faisait froid dans le dos. Cela avait été l’occasion pour Geoffrey Nunberg de publier en réponse à Ray Kurzweil une des réflexions les plus intelligentes qu’il m’ait été donné de lire sur le sujet : « The Places of books in the age of electronic reproduction » [2]. Il y expliquait, par exemple, que le livre offre une unité physique, une relation particulière au lecteur, que jamais l’électronique ne pourra par nature remplacer. C’était il ya 15 ans déjà !

Comme l’écho de ce débat me paraît lointain maintenant… En 2008, l’issue est certaine, sans rémission possible, le livre ancien en tant que texte n’a plus aucune valeur. La bibliophilie liée à l’intérêt du contenu d’un livre agonise tandis que l’anagnophilie se découvre de nouvelles sources de jouissance, détachées de la bibliophilie, émancipées de la recherche de l’exemplaire matérialisé en édition ancienne.

Arracher aussi brutalement le contenu d’un livre de sa forme n’est pas sans conséquence pour la bibliophilie. L’immense Henri Beraldi posait dans les premières pages de La Reliure en France au XIXe siècle l’axiome suivant : « La bibliophilie commence à la reliure ». Et l’espiègle romancier Marc Chadourne lui répondait : « Souvent elle s’arrête là. » [3]. Chadourne pressentait qu’au sein de la vaste communauté des bibliolâtres, le groupe très actif des bibliopégimanes gagnait en importance. Nous étions en 1952.

Un demi siècle plus tard il apparaît clair que la bibliophilie se recentre sur l’objet à l’exclusion du contenu. De moins en moins de lecteurs entrent dans une librairie ancienne pour acheter du texte introuvable, de l’épuisé, de l’information rare ou du contenu de référence. Ceux-là ont commencé à déserter les étals. Il reste les autres, ceux qui voient dans le livre autre chose qu’une source littéraire ou un outil de connaissance, restent ceux qui aiment le livre pour sa représentation physique, concrète ou symbolique. Les bibliolâtres sont toujours là, de moins en moins gênés par la concurrence des anagnophiles. C’est à eux, et presque à eux seuls, que le monde de la librairie ancienne appartiendra demain.

D’ailleurs, beaucoup de libraires l’ont bien compris, remplaçant sur les étagères de leurs rayonnages les bons textes trop encombrants pour céder la place à de belles reliures chatoyantes, aux éditions originales des modernes, aux tirages de luxe, aux exemplaires illustrés, truffés ou annotés. Ce sont ces livres là les nouvelles stars de demain. A tel point que de nouvelles librairies dévolues à l’excès à la bibliolatrie, sortes de créatures frankensteinesque des temps post-modernes, brassent des bénéfices considérables à vendre du livre sans contenu tels fauxbooks ou encore bookdecor.

« Affreux excès ! », entend-on ici et là. Sans doute. Mais comme la bibliophile étend son vaste domaine en entrant dans le XXIe siècle, son exploration réserve encore bien des surprises. Il faut observer ces nouveaux bibliolâtres, ceux qui rompent avec les traditions rigoureuses de nos aînés. Car il y a fort à parier que ces explorateurs de la bibliophilie post-moderne, ces aventuriers de l’après désenchantement, vont aborder des rivages qui nous étaient encore jusque là encore inconnus.

Notes

[1] Library journal, 15 février 1992, pp. 140-141

[2] Representations, 42, 1993, pp. 13-37

[3] in Nos amis les livres