Heureux celui qui compte dans sa bibliothèque des ouvrages introuvables en librairie ou sur le net car il peut jouir impunément du désarroi de ses confrères moins chanceux. Heureux encore le bouquiniste qui sait s'approvisionner en livres épuisés, car il peut compter sur une foule de clients fidèles et dépendants de son talent de limier.

Livres épuisésLes livres épuisés devenus sans intérêts. Cliché : austinevan, flickr

Quand l'éditeur ne réédite pas un ouvrage majeur, il ne reste que le marché de l'occasion avec ses librairies de quartier et ses grossistes du web (Chapitre.com, Priceminister, etc.) pour satisfaire une demande continue basée sur le principe de la longue traîne. Et parfois, il arrive qu'un ouvrage pas plus vieux de cinq ans, reste introuvable. En ce cas, il ne reste de la pensée de l'auteur que des traces bibliographiques. Le contenu, lui, disparait faute de support. Quand l'auteur excelle dans son domaine et que le contenu est très riche, c'est un véritable gachi d'intelligence et de savoir.

C'est sur ce principe, celui de la perte des connaissances faute de nouvelle édition, que se base le géant Google pour digitaliser des ouvrages qui sont encore sous droit d'auteur et d'éditeur. La bataille fait rage actuellement outre atlantique et le statu quo récemment adopté aux Etats-Unis est un pas décisif dans le fléchissement de l'Europe, jusque là réfractaire.

Le discours du CFC sur le droit de copie semble quelque peu autiste, tournant le dos au Tsunami Google venu des Etats-Unis. Récemment, Tom Watson, membre travailliste du Parlement au Royaume Uni, a donné son point de vue dans The Guardian. Il est comme nombre de ses collègues anglais, très favorable à la copie numérique d'oeuvres qui ne sont pas rééditées, au nom, encore une fois, du gaspillage de connaissances et de la nécessité de partager la pensée.

On le murmure déjà dans les couloirs du parlement européen, Google fait du forcing sur de l'inéluctable. Ce n'est plus qu'un question de délais, la résistance européenne est pour la forme, Google a déjà gagné. Les rapporteurs européens n'ont plus le temps d'actualiser leurs dossiers, les victoires de Google se multiplient à une cadence folle. Dernière bataille gagnée par Google : l'effrondement du bastion Bnf qui appelle le géant américain à la rescousse pour numériser son fonds.

Alors si on doit faire un peu de prospective bibliophile, tout semble clair : c'est la fin du marché du livre épuisé et, au delà, du livre d'occasion : pourquoi commander un ouvrage qui mettra une semaine à vous parvenir alors que Google vous l'envoie dans la seconde sous forme de pdf ? C'est la mort annoncée des sites internet qui ont fait du livre d'occasion leur specialité. Exit les tentatives nationales dont nous ne citerons pas leur nom par pudeur, même le mastodonte Amazon tremble face à la menace Google. Et puis aussi, évidemment, c'est la triste fin d'un métier qui a fait le charme des quartiers universitaires, le bouquiniste. Dans dix années à peine, les épuisés si avidement convoités n'auront plus ni de valeur marchande ni l'attrait de la rareté.