Brève histoire des Ana

Lilienthal, dans ses Selecta Historica et Litleraria (Regiomontani et Lipsise 1715) nous donne la meilleure définition des Ana. Ce sont, dit-il, des « Collectanea erudita, quibus singularia cogitata acute dicta effata, prsecepta moralia, observationes historicœ criticx et Utterarise, necnon judicia de doctis et eorum libris promiscue continentur, e quotidianis sermonibus aut scriptis clarorum virorum quorum nomina prœ se fevunt congesta, ac plerumque post mortem illorum ab aliis publicata ».

En résumé, les Ana sont la plupart du temps des recueils d'anecdotes, de pensées, de bons mots attribués à un personnage célèbre. L'origine de cette sorte d'ouvrages est fort ancienne ; les Symposiaques de Plutarque, les Memorabilia de Xénophon, les Nuits attiques d'Aulu-Gelle peuvent être considérés comme les prototypes du genre.

Au dix-huitième siècle, le père De La Duguerie, jésuite, ayant écrit à Huet, évêque d'Avranches, pour lui demander l'origine des titres en Ana, celui-ci lui répondit par une liste des ouvrages de l'antiquité qui avaient rapport de près ou de loin à nos Ana. Il cite entre autres les Jasoneia dont parle Strabon, les Orphica qui contenaient la doctrine d'Orphée, les Pythagoreia composés par Xénocrate, les Œsopica par Démétrius de Phalère, les Pyronneïa par OEnesidemus, les Plotineia, les Clementia, etc., etc. Il croit que si les auteurs de ces ouvrages avaient vécu de notre temps, ils eussent donné à ces recueils les noms de Pyrrhoniana, de Plotiniana, etc.

L'Encyclopédie des AnaLes ouvrages les plus anciens que nous ayons rencontrés portant la désinence « ana » sont le Bebeliana (1509), le Coryciana (1514), le Grobiana (1549), le Marliniana (1606). Mais ces ouvrages n'étaient rien moins que des recueils de pensées ou de bons mots.

L'auteur qui employa le premier la dénomination d'Ana dans le sens que nous attachons aujourd'hui à ce mot, est Pierre Pithou qui écrivit en 1616 un recueil, resté manuscrit, des propos de son oncle auquel il donna le nom de Pithœana. Et cependant, bien avant la rédaction de ce manuscrit, le 14 avril 1415, Guarinus de Vérone écrivait à l'illustre Manuel Chrysoloras : « Je remarque que plusieurs fruits conservent fidèlement les noms de leurs inventeurs et les transmettent à la postérité. Qui nous empêche de donner le nom de Chrysolorina à ces semences nouvelles de littérature et des beaux-arts que vous avez transplantées parmi nous ? »

Il est assez vraisemblable que Pierre Pithou n'avait pas eu connaissance de cette lettre, pas plus que de celle que Francesco Barbaro écrivait de Venise deux ans plus tard, en juillet 1417, au célèbre Pogge et dans laquelle il lui disait : « De même que les cerises ont été appelées Luculliana, de Lucullus qui les avait apportées de Syrie, les jujubes Papiniana, de Papinien, de même que les pommes ont été appelées Appiana, de Claudius Appius et les poires Malliana, de Mallius, ainsi on appellera un jourPoggiana, les semences et les fruits de littérature que vous avez apportés dAllemagne et d'Italie.'' »

Mais enfin, tout cela n'était que des suppositions et il faut bien restituer à Pierre Pithou la gloire d'être l'inventeur de la dénomination d'Ana. Ajoutons en passant qu'il sous-entendait le mot Miscellanea, Adversaria, Collectanea ou Anecdota. Ce qui nous le fait croire, c'est que jusqu'à la fin du dix-septième siècle on disait les Pithœana, les Perroniana, etc.

En tous cas, le premier ouvrage qui ait été donné au public sous le nom d'Ana est le Scaligerana imprimé en 1666. Ce fut le début d'une période brillante qui vit éclore les Menagiana, les Carpenteriana, les Sorberiana, etc.

À cette époque, ces ouvrages étaient écrits par des hommes de grand talent et demeuraient le régal des lettrés et des délicats. Ils répondaient vraiment à l'idéal que La Monnoye se faisait des Ana et qu'il s'est plu à nous dépeindre dans la préface du Segraisiana. « Ces sortes de recueils, dit-il, seraient très dignes de notre curiosité, s'ils répondaient à Vidée que nous avons coutume de nous en faire. Nous nous attendons à y trouver des bons mots, des traits singuliers d'érudition, des corrections de passages jusque-là désespérés, de petits contes originaux, de fines anecdotes, quelque épigramme bien tournée. C'est à ce coin que les bons Ana doivent, ce me semble, être frappés ; il n'en a peut-être point paru jusqu'ici qui ait eu tous ces ornements. » Cette dernière réflexion, dit le Père Adry, n'est qu'un trait de modestie de sa part. Ce n'était point à lui en effet à louer le Menagiana qui venait de paraître, dont il était l'auteur et qu'on peut lire encore de nos jours avec le plus grand fruit.

Cette période, pour brillante qu'elle fût, dura peu. On dirait qu'Urbain Chevreau prévoyait à cinquante ans de distance l'avènement du genre poissard dans la littérature, quand en 1697, dans sa préface du Chevrœana, il prévenait « ceux qui cherchent les mots des halles et des corps de garde qu'ils ne trouveront pas ici leur compte. »

Vers le milieu du dix-huitième siècle la liste des Ana sérieux est définitivement close. En 1722 l'abbé Cherrier publie son Polissoniana qualifié par d'Artigny de « Recueil à l'usage de la canaille », et on peut dire que la décadence des Ana commence à l'apparition de celui-ci. Désormais, ces ouvrages vont aller en diminuant d'intérêt et de valeur littéraire pour descendre jusqu'au Merdana en passant par le Grivoisiana et le Poissardiana.

Qu'aurait dit Saint-Evremont en voyant ces recueils, lui qui trouvait l'Arlequinia de Cotolendi cependant si littéraire et si fin, « bon tout au plus à amuser la livrée ! » Dès lors, à l'exception de quelques bons ouvrages comme l'Arnoldiana, de quelques tours de force comme l'Anagrammeana, les nombreux Ana publiés de 1730 à 1830 méritent à peine un souvenir. Cousin d'Avallon, Armand Ragueneau de la Chaînaye et Simon Blocquel deviennent, suivant l'expression de la Grande Encyclopédie, « les fabricants attitrés de ces petits livrets que faisaient inévitablement naître la pièce en vogue, le livre à succès, le personnage du jour. » C'est ainsi que l'apparition du Génie du Christianisme fut aussitôt suivie d'un Christiana, que les Madame Angot et les Cadet Roussel du chevalier Aude firent éclore une demi-douzaine d'Angotiana et de Rousseliana. Et cependant il faut bien reconnaître qu'au milieu de ces niaiseries et de ces redites on trouve des indications dont l'histoire et la littérature peuvent encore tirer profit.

Le premier des auteurs d'Ana auxquels nous venons de faire allusion, mérite une mention particulière. Cousin d'Avallon, de 1800 à 1840, n'a pas écrit moins de trente-et-un de ces petits ouvrages. Nous avons le regret de dire que, malgré l'abondance de ses productions littéraires, il eut une vieillesse misérable et fut ramassé un jour d'hiver sur la place Notre-Dame à Paris, mourant de froid et de faim.

Il est assez curieux de remarquer que la forme extérieure des Ana et partant, leur valeur marchande ont suivi la fortune de ces ouvrages. Les grands libraires, comme les Huguetans, les Delaulne, les Cramoisy se disputent, au dix-huitième siècle, l'honneur de les éditer. Les Ana, qui s'adressent alors aune clientèle d'élite, ne descendent presque jamais au-dessous du format in-12. Ils sont imprimés sur beau papier et presque toujours ornés d'un magnifique portrait. — On les vend de 6 à 20 livres.

Plus tard, destinés par leurs auteurs à un public populaire et par conséquent peu fortuné, les Ana deviennent presque toujours des livres de colportage à vingt sols, quelquefois moins. Le papier à chandelle est assez bon pour eux. Une grossière gravure en couleurs leur sert de frontispice. Blocquel Castiaux de Lille, qui s'est fait une spécialité de cette sorte de publications, emploie presque exclusivement le format in-32. (...) Nous devons constater que la vogue littéraire des Ana est passée, et bien passée et, si un certain nombre de bibliophiles ne les recherchait pas avec passion, le public, même lettré, ignorerait jusqu'à leur existence. A quoi donc attribuer cette défaveur ?

Nous considérons qu'elle est due à deux causes, dont la première est l'absence de talent chez les auteurs qui depuis le milieu du dix-huitième siècle ont écrit des Ana. La seconde et la meilleure est celle que le Père Adry nous donnait déjà il y a cent ans :

« Il est toujours dangereux de dire aux gens :
Ecoutez un bon mot, oyez une merveille.
Savez-vous si les écoutants
En feront une estime à la vôtre pareille ? »

Ce qui pouvait être présenté d'une manière très piquante par l'auteur, ce qui était excellent dans sa bouche et animé par son geste et sa physionomie paraît bien froid sur le papier.

Les Sources documentaires

Dès leur apparition au dix-septième siècle, les Ana furent l'objet des préoccupations littéraires d'un certain nombre d'écrivains, à commencer par leurs auteurs qui manquaient rarement, soit dans leur préface, soit dans le courant du volume, de faire la critique des ouvrages du même genre. Citons parmi ces auteurs La Monnoye dont nous donnerons plus loin la curieuse épigramme.

VoltairianaNous indiquons ci-dessous, dans leur ordre chronologique, la liste des ouvrages du dix-huitième siècle que l'amateur d'Ana pourra consulter avec fruit et dans lesquels nous avons puisé d'utiles renseignements pour notre travail.

  • Entretiens sur les contes de fées, par l'abbé de Villiers. Paris, 1699. Voir IVe entretien.
  • Préface du Casauboniana, édition de 1710, donnée par J. C. Wolff à Hambourg.
  • Dissertations sur diverses manières de religion et de philologie, par l'abbé de Tilladet. La Haye, 1714, 2 vol. Voir tome II, p. 107 à 110.
  • Selecta historica et litteraria, par Lilienthal. Regiom. et Lipsiœ, 1715, voir p. 141 à 177 : Analecta Ad. Wolfii dissertationem de libris in ana.
  • Heumann. De libris in ana. Conspectus rei litterarise, Hannover, 1733, pp. 355 et 356.
  • Nouveaux mémoires d'histoire, de critique et de littérature. Paris, Debure, 1749, par l'abbé d'Artigny, 7 vol.
  • Réflexions sur les Ana. Tome Ier, p. 287, et tome III, p. 1.
  • Mémoires de Trévoux. Juin 1712 p. 1084, et octobre 1749 p. 2137.
  • Michault. Notice sur les Ana et les livres de Mélanges qui les ont précédés. Se trouvent dans les Mélanges historiques et philosophiques. Paris, 1754, 2 vol.
  • Struvius. De libris in ana. Voir sa Bibliotheca historica litterariœ selecta. Jena, 1734, 3 vol. Tome II, p. 1481.

Les bibliographes des Ana

Le premier auteur qui ait écrit un ouvrage spécial sur les Ana est le Père Adry (Jean-Félicissime),oratorien, né en 1741 à Vincelotte en Bourgogne, et mort bibliothécaire de l'Oratoire, a Paris, le 20 mars 1818. Il a laissé un certain nombre de travaux littéraires de valeur et parmi ceux-ci, une très intéressante Bibliographie des Ana sur laquelle nous demanderons la permission d'insister.

Cet ouvrage, malheureusement resté manuscrit, est daté de 1799 et se compose de trois volumes in-8 d'une centaine de pages chacun. Il est intitulé : Bibliothèque critique des mélanges de littérature qui ont été donnés ou promis (ou annoncés) sous le nom d'Ana. Après avoir fait dans sa préface l'historique de cette sorte d'ouvrages et déploré le discrédit dans lequel ils sont tombés, le Père Adry donne la description et l'analyse minutieuse des cent trente Ana qu'il connaissait et qu'il dit pouvoir répartir en six classes :

  1. ana satyriques
  2. ana, ou recueils de bons mots vrais ou prétendus attribués à quelques hommes connus dans la république des lettres et dans les arts
  3. ana qui servent de prolégomènes aux ouvrages complets de quelques auteurs
  4. ana ne traitant que d'une seule matière : théologie, jurisprudence, morale, critique, belles-lettres, histoire, géographie
  5. ana qui renferment les œuvres posthumes ou les fragments de quelques auteurs
  6. enfin ana, ou mélanges de littérature. De l'avis du Père Adry, ces derniers seuls étaient de véritables Ana.

Vers l'année 1810, le propriétaire de ce manuscrit a ajouté sur le verso des feuillets une trentaine d'Ana inconnus du Père Adry ainsi que des remarques très intéressantes sur les ouvrages déjà décrits par celui-ci. Le nom de Beaucousin étant constamment cité dans ces remarques, nous avons eu la curiosité de rechercher quel pouvait être ce personnage si documenté sur le sujet qui nous intéresse.

Ce Beaucousin était un homme de loi, bibliophile, et grand amateur d'Ana si on en juge par le nombre de livres de ce genre qui figurent dans le Catalogue de la vente ayant eu lieu après sa mort, en sa maison Cloître Notre-Dame, n° 11, le ventôse an VII, à quatre heures de relevée.

En 1810, Peignot, dans son répertoire de bibliographies spéciales, indique cent trois Ana ; il en rajoute quelques-uns dans son Répertoire bibliographique (Paris, 1812). Nous somme étonnés qu'il n'en ait pas connu davantage.

Hécart, bibliophile valenciennois, publie en 1821, sous le nom supposé de Johannes Gislebertus Phitakœr, un petit volume en latin « Anagrapheana sioe bibliographia librorum ana dictorum. » Ce n'est qu'un catalogue très aride de l'importante collection d'Ana qu'il avait réunie.

L'amateur d'Ana trouvera encore d'autres données dans le Livret des Ana : essai de catalogue manuel par E.K.L. (Ludewig) Dresde 1847. Un supplément à cet ouvrage, tiré à trente-cinq exemplaires, et le Catalogue d'Ana du comte de Nostitz publié à Dresde en 1836, sont également à consulter.

Nous arrivons ensuite à la seconde et dernière bibliographie des Ana qui ait été faite avant la nôtre (Bibliographie critique et raisonnée des Ana français et étrangers, Paris, Daragon, 1910). C'est celle de Paul Namur, conservateur adjoint à la bibliothèque de Bruxelles. Elle est datée de 1839, et a pour titre Bibliographie des ouvrages publiés sous le nom d'Ana, accompagnée de notes critiques, historiques et littéraires.

Cet ouvrage est assez bien compris. Nous avons cependant deux reproches à lui faire, d'abord les notes critiques, historiques et littéraires annoncées dans le titre ne figurent guère qu'à cet endroit : cette soi-disant bibliographie n'est en somme qu'une compilation un peu plus détaillée que l'Anagrapheana et pourvue d'un semblant de préface. En second lieu, Namur est tombé dans le même travers que Hécart. Désirant tous deux cataloguer le plus grand nombre possible d'Ana, ils n'ont pas hésité à ranger dans cette catégorie, des ouvrages qui n'ont d'Ana que la désinence, tel l'Indiana, de George Sand.

(...)

Le dernier auteur qui se soit occupé des Ana, est Pierre Gustave Brunet qu'il ne faut pas confondre avec son homonyme, Jacques Brunet, l'auteur du fameux Manuel du libraire. Dans la réédition qu'il a donnée en 1875 chez Jouaust du Maranzakiniana, Brunet, sous son pseudonyme favori de Philomneste Junior, a écrit sur les Ana une notice d'une quarantaine de pages, bourrée d'érudition et à la fin de laquelle il dit « les Ana attendent encore un travail bien fait et aussi complet que possible »

(...)

Finalement, une épigramme

Voici la fameuse épigramme de La Monnoye à laquelle nous ferons souvent allusion dans le cours de notre ouvrage Elle se trouve dans le Menagiana de 1715, t. 1er, p. 258. Comme on peut le voir elle énumère tous ou presque tous les Ana de la grande époque publiés ou annoncés.

Fortunius un jour dîna
Chez un grand, où l'on raisonna
Bien fort sur le Perroniana,
Thuana, Valesiana,
Après quoi l'on examina
Lequel, de Patiniana
Vaut moins ou de Naudêeana;
S'il fallait à Chevrœana
Préférer Parrhasiana
Et priser Menagiana
Plus que le Scaligerana.
En liberté chacun prôna
Ou suivant son goût condamna,
L'un Saint-Évremoniana
L'autre Furetiriana;
Un tiers l'avantage donna
Sur eux à Sorberiana;
Tel contre Anonimiana
Contre le Vasconiana
Et contre Arlequiniana
Voulu parier pour Santoliana.
Au dessert, on questionna
Si le nom Boursautiana,
Celui d'Ancilloniana,
De Vigneul Marvilliana
Et de Colomesiana
Jamais des auteurs émana;
Si l'on verrait" Pithœana
Et d'autres que promis on a,
Tels que sont Baluziana,
De Selden, Seldeniana,
De Calvin, Calviniana,
De Bourbon, Bourboniana,
De Grotius, Grotiana,
De Bignon, Bignoniana,
De Sallot, Sallotiana,
De Segrais, Segraisiana,
Commire, Commiriana,
Enfin Casauboniana,
Même Furstembergiana.
Fortunius lors opina,
Et d'un ton qui prédomina
La dispute ainsi termina :
Messieurs, nul de tous ces ana
Ne vaut l'Ipécacuana.

La Monnoye raillait ici, en lui donnant le nom de Fortunius, le savant médecin hollandais Helvétius, établi en France, qui découvrit les vertus de l'ipécacuana et réalisa en peu de temps une immense fortune, grâce à la vente de ce remède.