Si le français a toujours été la langue des catalogues de bibliophilie jusqu'à la fin de la Première guerre mondiale, l'anglais vient remplacer notre langue à cause de l'accroissement du marché américain. Depuis le XIXe siècle, existe dans ce pays un antagonisme entre le collectionneur de livres anciens (qui s'intéresse au contenu textuel du livre) et le bibliophile dont l'intérêt majeur est lié à l'objet livre, ou, plus spécifiquement, à l'exemplaire.

Aussi, la pénurie de livres anciens attira d'abord l'appétit des collectionneurs et la rareté des contenus fit grimper les prix. Au tout début du XIXe siècle, l'Europe devient un réservoir presque inépuisable pour ce nouveau commerce florissant. Vers 1900, une nouvelle classe monte en puissance, face aux collectionneurs, celles des bibliophiles américains. A cette époque, on compte déjà 4 à 5000 incunables échangés sur le sol américain. Entre 1919 et 1975, le nombre d'exemplaires du XVe siècle passe de 13 000 à 52 000. C'est l'avènement des grands bibliophiles installés aux Etats-Unis (Sabin, Goff par exemple) ou des géants du commerce du livre ancien (Gowans, Sessler, Rosenbach).

William Gowans par exemple stockait des centaines de milliers de livres sur plusieurs étages de son building à New-York et même au sous-sol sans éclairage. A sa mort, 8 tonnes allèrent directement aux marchands de vieux papiers, le reste fut vendu aux enchères en 60 520 lots.

L'arrivée dans les années 30-40 de réfugiés autrichiens et allemands influença profondément la bibliophilie américaine, notamment dans la manière de décrire un livre. Désormais, il était de rigueur de citer une bonne douzaine de références bibliographiques par fiche descriptive.

Rosenthal nous livre de pertinentes pistes pour appréhender cette bibliophilie américaine. Ainsi, les nord-américains auraient toujours eu la culture de la vente aux enchères pour l'échange du livre et cela explique peut-être le succès d'eBay au début des années 2000 dans le domaine de la bibliophilie précisément. La force du dollars américain sur les monnaies étrangères avant la création de l'euro associé à une bonne santé économique favorisaient d'autant les échanges. En France, le rachat d'Ibazar par eBay en février 2001 permit aux américains non bibliophiles de découvrir une réserve d'ouvrages anciens, sans doute naïvement sous-estimée. Cet "eldorado en miroir", créa un nouveau marché de néo-convertis à l'appât du livre et développa un commerce intense qui gagna en importance à mesure que les transporteurs amélioraient la sécurité des acheminements vers les Etats-Unis et que les acheteurs américains se rassuraient sur la simplicité et la fiabilité des transactions.

L'apogée fut sans doute durant la période 2005-2006, avant le durcissement de l'application de la législation sur les biens culturels et avant la chute spectaculaire de la devise américaine face au maintien de l'Euro. La crise financière de 2008-2009 mit un terme définitif à des échanges qui avaient déjà grandement baissés à cause de la dévaluation du dollars.

Aujourd'hui, c'est à dire depuis fin 2008 et début 2009, le gros des échanges se fait maintenant avec l'Italie qui forme une nouvelle vague d'aspiration des réserves de livres anciens français. Les raisons en sont encore un peu troubles, l'arrivée d'Abebooks en Italie mi 2008 est certainement un des critères fort à prendre en compte.

Bernard M. Rosenthal, né à Munich en 1920, est l'un des très grands libraires internationaux de manuscrits et de livres anciens. Il fait partie d'une dynastie de collectionneurs et de libraires, déjà très actifs à la fin du XIXe siècle.

Pour aller plus loin, une autre intervention en anglais de Bernard M. Rosenthal est disponible ici.