Les Colporteurs : Il y a peu d'ouvrages sur la bibliophilie en tant que passion, comment expliquez-vous cela ?

M. B. : Il y a une bonne littérature sur la collection et quelques contributions sur le livre. Mais il est vrai que l'étude de la bibliophilie comme phénomène propre reste à écrire. Peut-être le bibliophile est-il peu enclin à se précipiter sur le premier miroir qu'on lui tend. Le bibliophile a tendance à s'exprimer individuellement, la bibliophilie restait élitiste et discrète jusqu'à peu. L'invention d'internet a largement contribué à forger une expression collective de la bibliophilie.

Le Bibliophile est-il un collectionneur comme les autres ?

Le bibliophile est collectionneur assurément, au même titre que tous ceux qui s'adonnent à une "philie" de réunion. Mais le livre, par sa nature particulière, oblige d'emblée à nuancer. Il y a un élément important dans le principe de collection, du moins tel qu'il était entendu dans la scolastique du XVIe siècle. La collection est la réunion des parties d'un tout que quelqu'un ou que quelque événement a éparpillé. Il y a donc l'idée d'une dispersion naturelle, d'entropie inévitable contre laquelle le collectionneur va lutter en rassemblant ce qui est éparpillé

Pourquoi dites-vous qu'il faut nuancer avec le livre en particulier ?

Parce que le livre n'est pas qu'objet inerte comme le timbre ou la pièce de monnaie, il est aussi matière intellectuelle. Le livre fait sens. Une accumulation thématique de 300 timbres restera une collection de timbres, une réunion de 300 livres va créer un tout dont le résultat sera supérieur à la somme des parties. Ce tout, c'est la bibliothèque.

A lors la différence entre le collectionneur et le bibliophile, c'est que l'un a une tâche plus intellectuelle que l'autre ?

Pas du tout. 300 livres réunis par un collectionneur donnera un ensemble de 300 livres. En revanche 300 livres réunis par un bibliophile formeront une bibliothèque. Vous saisissez la différence ? La collection est la conséquence d'une activité accumulatrice centrée sur l'objet, la bibliophilie est au contraire une activité de rassemblement décentrée sur le sujet. L'une est une activité objective avec, en général, une forte codification, l'autre est une activité subjective très libre. En définitive, et quoi que quelques bibliophiles s'en défendent, ce qui les anime est moins le désir du livre que le désir de la bibliothèque.

Vous recentrez la problématique de la bibliophilie sur la bibliothèque ?

Absolument, c'est une nécessité dialectique. Vous ne pourrez raisonner efficacement sur la bibliophilie si vous maintenez le focus sur le livre. Il faut élargir le champ à la bibliothèque pour que l'investigation puisse se montrer féconde en résultats. La bibliothèque, c'est la collection de livres qui se cherche une cohérence. La cohérence est soit la clef du désespoir, soit celle des grandes joies des bibliophiles. Un bibliophile malheureux est un bibliophile qui accumule les ouvrages sans arriver à donner une cohérence à sa bibliothèque. Chercher sa bibliothèque, ne pas parvenir à lui donner un sens, est une source d'insatisfaction et parfois d'angoisse. Un bibliophile accompli, jouissant de sa passion, est à contrario un bibliophile qui a réussi à percevoir et à concrétiser la cohérence de sa bibliothèque. Ce bibliophile là ne vous prêtera jamais un seul livre de sa bibliothèque. Ce serait comme retirer une pierre à un édifice patiemment élevé. Déconstruire ce qui fait sens : quel intérêt ?

Pourquoi cette cohérence est-elle si importante ?

Parce que la cohérence est le ciment de la collection. La cohérence est l'art de faire correspondre les parties entre elles, elle donne l'illusion de l'objet total, d'un tout magnifique, et c'est précisément vers là que tend la bibliophilie.

Mais la bibliophile n'est-elle pas plutôt l'expression d'un statut social par la bibliothèque ?

On a souvent tenté d'expliquer la bibliophilie sur des critères socio-identitaires. Peut-être autrefois le notable se devait-il, pour être perçu comme tel, d'avoir la bibliothèque qui va avec le statut. C'est la bibliophilie de la bourgeoisie du XIXe siècle, celle des médecins et des notaires. Je crois cette vision un peu simpliste et alimentée de clichés. Notre société actuelle, fortement tribalisée diraient les post-modernes, montre que le critère n'est pas pertinent. Aux bibliophiles qui ne sont pas médecins répondent les médecins qui ne sont pas bibliophiles. Et puis aujourd'hui, on peut très bien afficher son identité en livres de poches ou même en livres virtuels. Cela ne fait pas pour autant de vous un bibliophile.

Justement, qu'est-ce qui différencie une personne qui aime la lecture d'une personne qui aime les livres ?

Pour répondre à cette question, il faut s'interroger sur la nature du livre. Pour le lecteur comme pour le bibliophile, le livre a pour fonction de rendre visible ce qu'il ne l'est pas, de matérialiser une invisibilité. Cette invisibilité est double : c'est à la fois la pensée d'un auteur et la relation que le lecteur entretient avec le monde. Le texte et son métadiscours. Le lecteur, comme le bibliophile, convoque l'esprit de l'auteur et savoure la nourriture sémantique en même temps que la relation au livre l'isole du reste du monde.

L'acte de lecture tient donc à la fois de la manducation et de l'ingestion. Tout lecteur est un vampire : il absorbe l'esprit du livre puis il abandonne le corps sur une étagère. Le mot "fin" ordonne au lecteur l'abandon du corps, le désaisissement physique. Le bibliophile, lui, ne peut se résoudre à cette rupture. Le bibliophile nie le mot "fin". Car cette fin est la possibilité de la perte. Le bibliophile ne veut pas abandonner physiquement le livre car il en a encore besoin, il lui réserve une autre destinée que le simple lecteur, lui, ignore.

La différence entre le lecteur et le bibliophile, c'est que lecteur se contente de l'invocation tandis que le bibliophile veut en sus l'incarnation. Il ne veut pas seulement l'esprit du livre, il veut aussi le corps. Cette croisée des chemins est une étape essentielle : le besoin d'incarnation est le principe moteur du désir de la bibliothèque. De là découle à mon avis un triptyque fondateur de la bibliophilie : invocation des esprits, incarnation des maîtres, totémisation de la bibliothèque.

Il va falloir développer...

Ce qui plait au bibliophile est aussi ce qui plait au lecteur : accéder à l'esprit de la Lettre. Mais le bibliophile veut en plus la Lettre parée. Il a besoin de la Lettre apprêtée dans un corps qui satisfasse ses exigences. Le bibliophile va porter une grande attention aux qualités physiques de la Lettre : l'immaculation de l'édition originale ou la beauté de la peau, par exemples. Ce rivage du fétichisme est inconnu au simple lecteur pour qui une édition fait aussi bien l'affaire qu'une autre. Pour le bibliophile, l'esprit de la lettre a d'autant de valeur que le corps qu'il habite en a. Si, en réalité, le texte d'un fichier numérique est en tout point identique à celui tiré sur un grand papier, le premier n'a aucune valeur pour le bibliophile. Le texte numérique n'intéressera jamais le bibliophile parce qu'il n'offre pas de matérialité, il ne propose qu'une virtualité insaisissable. Le bibliophile a besoin de l'esprit capturé dans un corps, et pas n'importe quel corps.

Pourquoi ?

Parce que la bibliophilie repose sur une croyance animiste. A la différence du simple lecteur, le bibliophile a besoin de la matérialité du livre car il lui accorde une part de magie, il attribue un supplément d'âme au livre lui-même, au delà du texte. Plus le livre se matérialise dans des critères d'exception comme la rareté ou l'originalité de l'édition, la beauté de la reliure, plus le bibliophile lui accorde d'efficacité surnaturelle et plus efficacement pourra-t-il l'utiliser dans l'édification de la bibliothèque totem. In fine, ce que recherche le bibliophile, c'est la bibliothèque idéale, la bibliothèque totale, assemblage cohérent d'ouvrages d'où naîtra un bénéfice surnaturel.

A contrario, s'il n'y a pas de matérialité, il n'y aura pas de manipulation totémique possible. Pas d'exception, comme pour un livre de poche par exemple, pas de surinvestissement surnaturel.

Mais quels sont ces pouvoirs surnaturels sont vous parlez ?

Ils sont de toutes sortes, il faudrait tenter une typologie. Un des principaux pouvoirs magiques de la bibliothèque est certainement de nier la perte et la destruction qui sont pourtant des principes naturels. Un livre ancien est un défi au temps en soi. Songez que le destin d'une feuille de papier est de pourrir ou de brûler, celui d'une vache de se décomposer et de retourner à la terre, celui d'une mouche aussi. Pourtant, vous avez derrière moi des feuilles de papier intactes, protégées par la peau d'une vache morte depuis bien longtemps et si je feuillette les pages, je trouverai peut être une mouche dont le dernier vol remonte à 1673.

Un autre pouvoir est bien celui de la convocation des esprits. Dans la vie normale, c'est le maître qui choisit ses disciples. En bibliophilie, c'est le disciple qui réunit ses maîtres. Et qui plus est, il a pouvoir de vie ou de mort sur leurs idées. Il suffit de faire un autodafé de toutes les éditions d'une oeuvre pour effacer celle-ci définitivement de la mémoire de l'humanité. Quel pouvoir !

Aujourd'hui Google s'attire l'agacement des bibliophiles parce qu'il entame sérieusement le statut de gardien privilégié. La numérisation des fonds des bibliothèques change la donne, livrant aux non-initiés, aux non-méritants, l’accès aux textes sacrés. Google aura finalisé le détachement des bibliophiles au texte, renforçant leu intérêt pour le livre fétiche. Confronté à la fragilité du souvenir, à la disparition déjà réalisée de l'auteur, le bibliophile transcende la perte et refuse la disparition du livre. C'est encore une preuve de la subordination du maître mort au disciple vivant.

Mais la magie totémique d'une bibliothèque repose surtout sur la conviction animiste du bibliophile, la conviction en un pouvoir qui ne s'exerce pas. Évidemment, le pouvoir magique de la bibliothèque est une mystique qui se nourrit de la surestimation surnaturelle des livres. Leur présence prestigieuse près de moi, a pour conséquence de verser du prestige sur mon existence. La bibliothèque est à la fois une conjuration de l'éparpillement du monde et une défiance à la mort, à la disparition, à la perte, et aussi l'expression narcissique d'une intériorité projeté sur ce support. En somme, la bibliophilie est une croyance, la bibliothèque son expression.

Le bonheur du bibliophile repose donc sur une simple croyance, une illusion…

Le bonheur du bibliophile est surtout dans la construction de la bibliothèque. Traquer la pièce rare, sacrifier une part de sa fortune, l'acquérir, entrer en possession, voilà où se loge le plaisir du bibliophile. Le plaisir est dans la réalisation du totem, dans le façonnage d'un objet total à partir de l'éparpillement du monde. Livre par livre, brique par brique, le totem gagne en cohérence et en puissance magique. Mais dès l'instant où le nouveau livre regagne la bibliothèque, le bibliophile éprouve l'expérience du long désenchantement. Le sentiment magique s'étiole parce qu'il ne trouve pas l'occasion de s'exprimer. Le bibliophile aura donc tendance à encore et toujours parfaire le totem, à repartir à la chasse aux livres.

La magie du totem ne s'exerce donc jamais ?

Comme toute croyance animiste, la puissance magique de la bibliothèque ne peut s'exercer qu'avec les autres croyants. La simple possession de la bibliothèque fait de vous un être potentiellement capable de sortilèges. Ainsi, il y a magie dans la publication des catalogues qui ont une fonction ostentatoire évidente dès lors qu'est organisée la diffusion de ce catalogue. La bibliothèque a aussi une puissance magique lorsqu'elle est mise en scène et participe à la séduction de son prochain. Magique encore quand la bibliothèque se met en perspective et offre à son propriétaire l'occasion de gagner le statut de "grand mage" sur tel thème ou tel auteur. Proposer à un initié de découvrir sa bibliothèque, c'est l'inviter à un repas totémique, lui permettre de goûter à la force magique du grand tout que procure la cohérence d'une bibliothèque. Le bonheur du bibliophile dépend donc de sa capacité à expérimenter sur son prochain le pouvoir surnaturel de sa bibliothèque. Son malheur tient à l'isolement, à l'impossible partage, qui conduit à la folie de l'achat incohérent, compulsif et ruineux, accumulation qui ne parviendra finalement qu'à nourrir ses angoisses.