Sous le numéro 53, je décris un bel exemplaire de la première édition des Mémoires d'outre-tombe de Chateaubriand. Sa détermination n'est pas très compliquée comme tous les bibliographes s'accordent à reconnaître que la présence de la liste des souscripteurs est un indice suffisant (Carteret, Clouzot, Vicaire...).

En revanche, je signale pour la forme la pré-originale parue dans la Presse en feuilleton et les préfaçons subséquentes qui alimentèrent une vive polémique dans le bulletin du bibliophile. Je ne pouvais bien-sûr pas entrer plus en détail dans le catalogue et je profite donc du blog pour montrer comment nos illustres ainés en venaient à perdre leur sang froid.

Tout commence dans le Bulletin du bibliophile de 1926, page 238. Il s'agit juste d'un écho qui fait état d'un numéro extrait d'un catalogue décrivant une édition des Mémoires d'outre-tombe faite à New-York en 1848-49. Or, l'édition originale est bien française et postérieure (1849-50). L'auteur de cette note se contente de tirer les conclusions qui s'imposent : il existerait donc des préfaçons américaines qui imprimaient en volume les pages des Mémoires au fur et à mesure qu'elles paraissaient en feuilleton dans la revue la Presse.

On aurait pu en rester là si, en 1930, la librairie Blaizot n'eut entré dans son catalogue un exemplaire de cette édition américaine, ravivant le souvenir du rédacteur des échos du Bulletin du bibliophile qui décide de confier l'affaire à "notre savant collaborateur M. Van der Perre" (Bull. bib., 30, 524). Quelques mois plus tard (Bull. bib., 31, 199), Paul Van der Perre, qui venait de terminer une étude sur les préfaçons belges des Mémoires, démontre que par la distance entre l'impression des volumes et la publication effective des Mémoires dans la Presse, cette édition américaine ne peut se prévaloir du titre d'originale. En revanche, poursuit l'éminent bibliographe, c'est moins évident pour des éditions belges qui pourraient prétendre au titre d'originale.

En 1932, le libraire André Poursin rentre dans son catalogue une édition allemande des Mémoires imprimée en 1848-1850. S'il ne conteste pas que l'américaine ne soit l'originale, en revanche il attaque de front les conclusions de Van der Perre : pourquoi l'originale serait belge et non pas allemande ? Et, à l'appui de son hypothèse, il s'engage dans une longue démonstration au sein même de son catalogue, démonstration que reproduit le Bulletin du bibliophile (Bull. bib., 32, 321-24).

Van der Perre ne tarde pas à réagir et, en introduction à la controverse, il ne manque pas de moucher Poursin :

« Je ne relèverai pas — ce serait oiseux — ce qu'il y a d'imprécis et de sommaire dans l'aperçu que M. Poursin donne de mon article. II en a retenu uniquement ce qui lui semble sujet à critique, et par là même favorable à sa thèse. Sa méthode consiste en effet à jeter le discrédit sur toutes les éditions qui ont prétendu au titre d'originale, excepté celle qu'il décrit.» (Bull. bib., 32, 580).

1933, Poursin trempe sa meilleure plume dans un mélange acide d'ironie et de fiel :

« La lettre de M. Van der Perre publiée par le Bulletin de décembre apporte dans une discussion bibliographique aride un appréciable élément de gaîté, dont il convient de lui rendre grâces. Il est évident que M. Van der Perre, spécialiste des Mémoires d'outre-tombe, se serait bien passé de cette inopportune édition de Berlin-Moscou. Comme l'abbé Vertot, son siège était fait.»

Les trois pages qui suivent (Bull. bib., 33, 93-95) sont une attaque en règle des conclusions de Van der Perre et une remise en question de sa méthode de travail. Au lieu d'en rester là, ce qui aurait été de bon ton, l'offensé réplique :

« La raillerie gratuite et inoffensive dont M. Poursin prétend à m'accabler, est une arme dont je lui abandonne le privilège. (...) Ma modeste ambition s'est bornée à montrer, quelques preuves à l'appui, que pour un tiers environ de l'ouvrage, l'une au moins des éditions belges des Mémoires d'outre-tombe est antérieure à l'édition française (Penaud Frères) et aussi à l'édition de New-York-Philadelphie. Si M. Poursin est en mesure d'appuyer son hypothèse de raisons plus décisives, capables de prouver que l'édition de Berlin-Moscou a précédé toutes les autres, tant mieux pour lui. Je suis prêt à accueillir ses découvertes de bien meilleure grâce qu'il ne doit supposer ; mais je ne puis accepter le soin de me livrer, à sa place, à l'enquête nécessaire. M. Poursin pourra prendre acte de cette déclaration catégorique. II pourra même épiloguer là-dessus de la façon qu'il voudra. Comme personne ne prendra ses tentatives d'ironie pour des arguments, j'ai, je pense, le droit d'y rester complètement insensible.» (Bull. bib., 33, 142)

Il semble que ce soit André Poursin qui eut (sans doute très provisoirement) le dernier mot. Voici le contenu entier de sa lettre, telle que je l'ai retrouvée imprimée dans le Bulletin du bibliophile quelques semaines après celle de Paul Van der Perre (Bull. bib., 33, 239) :

« La « raillerie » et les « tentatives d'ironie » dont M. Van der Perre croit que j'ai « prétendu à l'accabler » sont « gratuites et inoffensives ». Comme ses réflexions dédaigneuses et la leçon de méthode de sa première lettre étaient également gratuites et inoffensives, nous voilà quittes. Mais je reviens au fond du débat. 1° - Oui ou non, avais-je bien pris soin dans ma notice, de souligner que je ne donnais pas l'édition de Berlin-Moscou pour l'originale ? Cette notice disait (voir le Bulletin, novembre 1932 p. 523) : « Si nos recherches ne nous permettent pas d'affirmer que cette édition est l'originale, elle est du moins une des éditions parmi lesquelles on devra essayer de déterminer l'originale des Mémoires d'outre-tombe ». Là-dessus, M. Van der Perre qui n'était que très indirectement mis en cause, me défie de prouver que l'édition de Berlin-Moscou a précédé toutes les autres. Il saute aux yeux que ce défi n'offre aucun lien avec ce que j'ai dit. 2° - Oui ou non, ai-je signalé à M. Van der Perre qu'il avait commis une grave erreur de fait et une grave erreur de méthode ? Je « prends acte » comme il m'y invite, de son refus « catégorique » d'étudier une édition inconnue, que je lui soumettais, le croyant spécialiste. Mais me contraindra-t-il aussi à prendre acte de son silence sur l'erreur de fait et l'erreur de méthode que j'ai exposées p. 94 du Bulletin de février ? La question est précise, il n'est pas nécessaire d'être spécialiste pour en saisir l'intérêt et comme, au surplus, il ne s'y mêle ni railleries ni tentative d'ironie, sans doute M. Van der Perre aura-t-il à cœur d'y répondre. »

Diantre, sommes nous aujourd'hui, libraires et bibliophiles, tout aussi susceptibles dès lors qu'on égratigne notre ego ? La réponse se cache sans doute quelque part dans les commentaires du Blog du bibliophile, du Bibliomane moderne ou encore de Bibliomab...