Les livres se prêtent admirablement au désir bien légitime qu'ont leurs possesseurs de les conserver, et l'instinct de propriété s'est toujours manifesté avec âpreté à leur sujet. La passion bibliophilique du grand seigneur habille les siens de somptueuses reliures à ses armes. De nombreux amateurs les ornent d'ex-libris qui sont souvent des chefs-d'œuvre de goût et d'esprit. Les plus modestes inscrivent tantôt sur les gardes, tantôt sur les marges, voire même sur le titre, leur nom, leur adresse, ou se bornent à une simple signature. On y trouve aussi des inscriptions ou formulettes dont la plupart ont pour but de les protéger, si modestes soient-ils, contre leurs plus terribles ennemis : la négligence des propriétaires et surtout l'indélicatesse des emprunteurs. Déjà, à l'école, les enfants griffonnent sur les gardes de leurs livres de classe, avec leur nom maintes fois répété, des inscriptions enfantines comme celle-ci :

Ce livre est à moi
Comme la France est au roi.

Ou cette autre :

Ce livre est à sa maîtresse,
Qui n'est ni reine ni princesse,
Si vous voulez savoir son nom,
Regardez dans ce petit rond.

Mais le rond annoncé ne contient qu'un renvoi à une autre page, et la facétie se poursuit ainsi de place en place, jusqu'à la fin du volume.

Plus sévère, le quatrain suivant contient un anathème contre X..., voleur possible :

Si, tenté du démon,
Tu dérobes ce livre,
Apprends que tout fripon
Est indigne de vivre.

Ceux qui ont fait connaissance avec les subjonctifs latins, fiers de montrer leur nouvelle science, dessinent un Pierrot suspendu à une potence et au-dessous inscrivent cette légende moitié latine, moitié française :

Aspice Pierrot pendu
Qui hunc librum n'a pas rendu ;
Si ce livre redidisset,
Pierrot pendu non fuisset.

Les menaces ne sont pas l'apanage du jeune âge. Témoins ces vers, qui paraissent avoir été écrits dans les premières années du XVIe siècle, sur un manuscrit conservé à la Bibliothèque Sainte-Geneviève, au premier feuillet de garde en parchemin, après de « Mathieu Mouton, cellerier de céans » :

Qui ce livre emblera
Propter suam maliciam
Au gibet pendu sera
Repugnando superbiam.

Au gibet sera sa maison
Sine suis parentibus
Car ce sera bien raison
Exemplum datum omnibus.

Si les laïques prévoyaient des peines corporelles, les prêtres et les religieux, de mœurs plus douces, invoquaient volontiers les foudres de l'Eglise pour protéger leurs bibliothèques.

Ce volume appartient au monastère de Rochester ; si quelqu'un le dérobe qu'il soit anathème.

Celui qui s'emparera de ce Codex sera excommunié.

Si quelqu'un enlève ce Rituel par fraude, par force, ou de quelque autre manière, puisse son méfait causer la perdition de son âme.

Au lieu d'un châtiment, certains possesseurs mettent leur confiance dans une promesse de récompense pour celui qui rapportera le livre perdu ou dérobé :

Ce présent livre appartiens à Claude Manchin ; il prie ceux ou celles qui le trouveront de le rapporté ; ils seront bien satisfaits de leur peine.

Ils précisent même la récompense :

Ce présent livre appartient à son maître,
Qui n'est ni moine ni prêtre
Et qui n'a pas envie de l'être.
Ceux ou celles qui le trouveront
Le remettront chez M...
Qui les récompensera d'un gâteau brûlé
A la Saint André
Et d'une bonne bouteille de vin
A la Saint Martin. 1829.

Sur un Ovide imprimé en 1501, appartenant à la Bibliothèque de Chinon, on lit les vers suivants :

Ce présent livre est à Jehan Theblereau ;
Qui le trouvera sy lui rende :
Il lui payra bien le vin
Le jour et feste Sainct-Martin,
Et une mésenge à la Sainct-Jean
Sy la peut prendre.
Tesmoin mon sygnet manuel cy mis le X jour d'avril mil Ve trente et cyncs, après Pasque. — Suit le paraphe.

Comme pour Pierrot pendu, celui-ci montre sa science de la langue latine en faisant une promesse :

Si inveneris, par aventure,
Hunc librum, dans ton chemin,
Redde mihi, la couverture,
Quœ facta est d'un petit veau,
Tibi dabo un sol marqué
Ad emendum un petit pâté.

Dédaignant promesses ou menaces, cet autre s'adresse tout simplement à l'honnêteté de son prochain :

Si suis perdu, que l'on me rende
Au soubsigné, car je suis sien ;
Raison le veut, Dieu le commande,
Au bien d'aultruy nous n'avons rien.

Hugues Seurmain.

Les conseils au lecteur sont fréquents, et si judicieux !

La première chose qu'on doit faire quand on a emprunté un livre, c'est de le lire, afin de pouvoir le rendre plus tôt. (Ménage.)

Celui qui emprunte des livres et les rend bientôt, peut revenir et on lui en prêtera un plus grand nombre.

M. Daniel-Brunet a fait imprimer une petite plaquette : « Les Dix Commandements de Daniel », et chaque fois qu'il lui arrive de se séparer (toujours à regret, avoue-t-il) d'un volume, il y insère la carte où sont imprimés ses commandements, tels qu'ils sont reproduits ci-dessous :

Les Dix Commandements de Daniel

1 Ce volume ne prêteras,
Je l'interdis absolument.

2 D'un papier tu le couvriras
Pour le conserver proprement.

3 Aucun coin tu ne corneras,
Je le défends expressément.

4 Aucune tache n'y mettras,
Ni doigt sale pareillement.

5 Le dos jamais ne briseras,
Car tu le liras posément.

6 Jamais tu ne t'endormiras
Le laissant choir brutalement.

7 Au crayon des traits n'y mettras
Ni note aucune évidemment.

8 Aucun feuillet n'arracheras
Pour t'en servir incongrûment.

9 Entre mes mains le remettras
Comme tu l'as pris mêmement .

10 A Daniel obéiras
En cela scrupuleusement.

A côté de ces formules de possession, les maximes et les sentences ne sont pas rares dans ces inscriptions. La suivante rappelle au possesseur que sa propriété est limitée et n'est qu'un usufruit :

Ce livre
je suis à ma Sr Duchale
tu en as menti bien parlant
tu n'es qu'à son usage.
Jeanne de la Croix
ou souffrir ou mourir.

Avoir toujours en ma bourse ung escu
Et estre exempt de toute maladie...
Et que sur moy nully ne print envye,
Sans envieillir je finisse ma vie ;
Et que Nature me fist son payement
De ma personne jusques au jugement ;
Et quand la Mort prendroit sur moi son droict,
Qu' en paradis fusse porté tout droit !

Tels sont les vœux qu'un clerc du diocèse de Troyes, nommé Guillaume Lejeun, consignait au XVIe siècle dans un livre écrit de sa main et conservé aujourd'hui aux Archives départementales de l'Aube.

D'autres inscriptions donnent des détails souvent curieux sur la provenance du livre, son mode d'acquisition ou son prix :

Veux tu sçavoir le nom de celle
A qui je suis, pour dire vray
C'est une brave damoiselle
Marguerite de Fontenay.

Et écrit postérieurement :

Et du depuis par estraine
A G. de Babrite nepveu
Qui priera Dieu la semaine
Pour l'âme de la dite feu.

A la fin d'un Recueil d'anecdotes à l'usage des prédicateurs... (XIVe siècle), on lit :

Explicit. O Petre, nunc siste
Tenuit labor iste, nimis te.

Et plus bas :

Je Guillaume Guénot de Crusy (Yonne), prebtre, ay acheté ce présent livre à Troyes, de frère Girart de Phaucogney, cordelier, la somme de trois escus, l'an mil trois cens quatre vingz et dix-neuf, dont il est paiez en vin et en argent. G. de Crusy.

La garde d'un Libri Salomonis cum notis Jacobi Benigni Bossuet, Episcopi Meldensis, présente cette note sur différents possesseurs du volume :

Ce livre a appartenu à l'Evêque de Meaux. Après la mort de l'illustre prélat, il devint l'héritage d'un jeune prélat de ses amis, de la bibliothèque duquel il est passé dans celle de Mr le pasteur Marron.

Et au-dessous, d'une autre écriture :

Tres tantum fuerunt hujus libri possessores et ego quartus et indignus.

Certaines mentions indiquent les additions ou les réparations qu'a dû subir le volume :

Hic liber qui temporis injuriai devierat restauratus est ab Hieromino Goujon de Thuisy, procuratore ab anno 1625.

A côté des formules enfantines ou comminatoires, ou de celles qui fournissent des renseignements biographiques ou bliographiques, certaines inscriptions n'ont que des rapports très lointains avec la passion des livres.

Exemple le bout-rimé suivant :

Mus timet ire là ou
Vox resonat miaou
Mus timet ire au lart
Dum vox resonat mitouart. 1507.

Ce dernier mot doit livrer le nom du propriétaire, un Mithouard, vocable connu dans la région troyenne.

Exemples aussi les rébus fréquents, dont celui-ci, bien champenois :

OOOOOO
P    N
-    -
G    A

Qui se lit : J'ai soupé à Soulaines (commune de l'Aube) sous des orangers.

Pour terminer, citons le chronogramme compris dans une note commémorative écrite sur le Pontificat de Saint-Loup conservé à la Bibliothèque de Troyes :

L. V. X. et CILLICIVM tibi signant tempora certa
Quibus diluvium sunt fluminœ sic ut aperta.

Explication : L'an MCCCLXXIII furent les eaux si grans en France que tous li puples faisaient doubte que la tere ne néat toute.

Si l'on réunit, en effet, les lettres des deux mots LVX et CILLICIVM, oui MCCCLXXIII, qui exprime en chiffres romains la date 1373.

Semblables jeux étaient fréquents au Moyen-Age, où auteurs et copistes cachaient leur nom, tout en le révélant à ceux qui trouvaient le mot de l'énigme. La Renaissance, elle, dans le même but, abusa des anagrammes.

Ainsi le Livre aimé, guide précieux, ami fidèle, passe-temps délicat, s'il n'est pas toujours paré, enrichi, entouré d'attentions et de caresses décoratives, reflète encore de moindres manifestations l'estime jalouse de ses possesseurs. L'étude de ces hommages indirects est presque aussi curieuse que celle du livre lui-même, car elle en montre les résonances dans le cœur de l'homme.