Dès 1245, Gaultier de Metz, se moque du bibliophile dans son Ymage du monde :

Ensi est d'aucuns convoiteus
Qui ont les livres precieus
Et aornés et bien et bel,
Qui n'en regardent fors la pel.

Por cou que pau lor samble biaus
Tant que le livres est noviaus,
Si les gardent aucune fois
Por la biauté II fois ou trois
Ne plus n'en fait que le regart,
Si s'en retorne d'autre part.

Au XVIIe siècle, un quatrain de Jean Le Pautre, dont nous reproduisons l'estampe ci-contre, caricature le bibliophile dans la même veine que Gaultier de Metz :

Le bibliophile caricaturé par le graveur Jean Le Pautre

C'est bien le plus grand fou qui soit dans la nature
Que celui qui se plaist aux livres bien dorez,
Bien couverts, bien reliez, bien nets, bien époudrez,
Et ne les voit jamais que par la couverture.

C'est encore la même idée que l'on retrouve dans les deux épigrammes suivantes de Pons de Verdun (Les Loisirs, 1807) :

L'Appréciateur
— De mes livres rares, pressés
Entre deux cents rayons avares,
Dites-moi ce que vous pensez.
— Je pense que vos livres rares
Ne le sont pas encore assez.

Avis
Après le décès de Grégoire
On vendra des livres divers,
Dorés sur tranches, bien couverts,
Et tout neufs, ainsi qu'on peut croire :
Le défunt, de riche mémoire,
Ne les ayant jamais ouverts.

Le bibliophile, machine à colliger parce qu'il ne peut être machine à lire (l'expression est d'Alphonse Baudoin, qui la combattait), était fustigé des bibliophiles eux-mêmes, Octave Uzanne ou Edmond Goncourt par exemple. Ainsi, dans le journal de ce dernier :

18 mars 1885 :

« Le mérite de mes livres, disait sérieusement un bibliophile qui vient de vendre sa bibliothèque très cher, le mérite de mes livres, c'est qu'ils n'ont jamais été ouverts».

14 mars 1892 :

« Les livres reliés de l'heure présente - ce qui prouve que les bibliophiles ne lisent pas du tout -, ce sont des livres dont on ne peut pas lire la fin des lignes entrées dans le dos de la reliure ». (Cités par Dominique Pety in Les Goncourt et la collection).

On trouve encore dans Le Mutilé de Saintine (1832) une curieuse monographie du bibliophile, trop peu connue à mon goût, et qui débute de manière fort péremptoire :

« Je partagerai le bibliophile en deux ordres principaux. Ordre premier : bibliophile qui ne lit pas. Ordre deuxième : bibliophile qui lit. »

Plus loin, Saintine rapporte ce dialogue entendu chez un libraire et qu'il jure authentique :

« — Je voudrais acheter des livres.
— Lesquels ?
— Des in-octavo.
— Quel genre d'ouvrages ?
— Cartonnés à la Bradel.
— De quel auteur ?
— Huit pouces au plus de haut, c'est la distance de mes rayons. J'ai fait nouvellement confectionner, pour l'ornement de mon cabinet, deux corps de bibliothèque, dernier genre et à glaces ; il n'y manque plus que des livres. »
Puis ils tirent gravement de leur poche un pied-de-roi, mesurent la hauteur de chaque volume....., et l'enfouisseur emporte sa proie, l'enferme à double tour dans sa tombe d'acajou. Il peut en perdre la clef; on n'en aura besoin qu'après son décès .»