Les bibliographes se sont jusqu'ici fort peu préoccupés des livres mangés, soit par les hommes, soit par les animaux. La question, à vrai dire, n'est pas de celles qui font grandement avancer la science. Aussi ne cite-t-on, sur ce sujet, que les quelques notes qu'Octave Delapierre publia, sous le pseudonyme d'Onésyme Durocher, et qui ont pour titre : De la bibliophagie [1].

Pour nous, qui pensons que rien de ce qui touche au livre ne doit être étranger au bibliophile, nous demandons au lecteur la permission de lui signaler un cas de bibliophagie peu connu, en tout cas non cité par Octave Delapierre. Ce fait nous est communiqué par M. Jean Aressy, sous-bibliothécaire à Lyon.

C'est une lettre de Pierre le Vénérable, abbé de Cluny, à Guigues, prieur de la Grande-Chartreuse, qui le lui fournit. La lettre date des premières années du XIIe siècle :

« ... Adressez-nous, s'il vous plaît, écrit Pierre, le plus grand manuscrit des Épîtres de saint Augustin, qui, au début, contient les lettres du saint docteur à saint Jérôme et celles que saint Jérôme lui a écrites ; car, par accident, dans une de nos obédiences, un ours a dévoré la plus grande partie de notre manuscrit de cet ouvrage. »

La placidité avec laquelle s'exprime le vénérable abbé de Cluny laisse presque supposer qu'il était accoutumé à ces accidents, et que les ours du Maçonnais venaient volontiers faire quelques repas dans la bibliothèque des révérends pères.

Photographie : Marie-Claire Camp, (cc).

Notes

[1] S. l. n. d. ni nom d'imprimerie. Petit in-8°, 16 pages.